Le Plan local d’urbanisme bioclimatique de la Ville de Paris — aussi appelé PLUb par les initiés — va à nouveau faire parler de lui à l’occasion du Conseil de Paris qui débute ce mardi 16 juin 2026. Il faut dire que la proposition de délibération « 2026 DU 57 », qui sera mise au vote dans les prochains jours, est symboliquement lourde pour la majorité parisienne. C’est un nouvel ajustement du PLUb, ce plan honni de la droite qui permet à la Ville de peser structurellement sur le marché immobilier pour atteindre 40 % de logements sociaux et abordables d’ici à 2035 — contre 25 % actuellement — grâce au « vivier » des quelque 800 bâtiments privés parisiens sur lesquels pèse l’épée de Damoclès de la préemption. Soit près de 500 de plus que dans le précédent PLU !
La mairie de Paris a-t-elle vu trop grand ? Elle propose en tout cas de renoncer à acquérir 15 immeubles valant une petite fortune : 421 millions d’euros au minimum pour l’ensemble, selon les évaluations de ses propres services. Sont notamment concernés un important immeuble situé à l’angle des rues de Rome et de Stockholm, dans le 8e arrondissement, dont la valeur serait comprise entre 60 et 67 millions d’euros ; un autre bâtiment au 147, avenue de Malakoff, dans le 16e (54,3 millions d’euros) ; ou encore le 80, avenue de la Grande-Armée, dans le 17e (31 millions d’euros). Deux autres immeubles sont localisés boulevard Haussmann, aux numéros 63 et 146, respectivement valorisés à 40,1 et 32,76 millions d’euros.
Les propriétaires de ces biens immobiliers en passe d’être « libérés » sont, pour l’essentiel, des investisseurs institutionnels : banques, compagnies d’assurances, organismes de placement collectif, etc. Ceux que nous avons contactés n’ont pas donné suite à nos demandes. Pour vivre heureux, vivons cachés ? « Ils sont coincés. Ils ne veulent pas tendre leurs relations avec la mairie de Paris », analyse Me Bernard Lamorlette, avocat au barreau de Paris et spécialiste du droit de l’urbanisme.
Le « surbooking » des emplacements réservés
À une exception près, tous ces biens immobiliers sont situés dans des arrondissements acquis à la droite : 8e, 9e, 15e, 16e et 17e. Ce qui n’étonne guère les maires concernés. « Les pastillages d’immeubles ont été faits dans la précipitation, déplore Catherine Lécuyer, à la tête du 8e arrondissement, membre du groupe Paris Liberté ! La seule chose qui compte pour la mairie de Paris, c’est l’affichage politique. » En l’occurrence, au moment de la révision de l’ancien PLU, il s’agissait pour Anne Hidalgo et son premier adjoint de l’époque, devenu maire de Paris, Emmanuel Grégoire, de montrer qu’ils s’attaquaient aux plus beaux immeubles des plus beaux quartiers. Le très prisé 8e arrondissement concentre ainsi à lui seul une centaine des quelque 800 immeubles pastillés de la capitale, susceptibles de faire l’objet d’une préemption. « La Ville est surendettée. Elle n’a pas les ressources financières pour acheter ces immeubles », peste Geoffroy Boulard, maire du 17e arrondissement et vice-président du groupe Paris Liberté !
Les emplacements réservés ont été disséminés sans distinction particulière, sans logique patrimoniale ni financière pour la Ville. Or, la juridiction administrative estime que la mise en œuvre d’emplacements réservés ne doit pas être disproportionnée eu égard aux capacités financières de la commune, sauf à commettre une erreur manifeste d’appréciation.
En réalité, cela fait au moins un an que la mairie de Paris tente de gommer les anomalies du PLUb, soit parce qu’elle a identifié d’évidentes erreurs ou incohérences, soit sous l’effet des initiatives de propriétaires bien décidés à se battre. Selon une étude récente de Newmark, la Ville avait, avant même les élections municipales de 2026, renoncé à acquérir 20 bâtiments, représentant « 50 000 m² ». Il s’agit « majoritairement d’immeubles mixtes ou de bureaux, détenus par des privés, des institutionnels et des fonds français et internationaux (OFI, Generali, Deka, Amundi, etc.) », précise l’étude. Pour Me Bernard Lamorlette, la Ville est encore loin du compte et un gros travail de recadrage du PLUb est nécessaire, tant il y a « surbooking des emplacements réservés aux logements sociaux » dans la capitale.
Piégés par des actifs dont la valeur a fondu, les propriétaires des 15 immeubles ont, comme le prévoit le Code de l’urbanisme, mis en demeure la Ville d’acquérir leurs immeubles, faisant jouer ce que l’on appelle le droit de délaissement. La collectivité, qui dispose d’un an pour répondre, a renoncé à ces acquisitions « au vu de l’absence d’équilibre financier » auquel aboutirait l’achat — à prix d’or — d’immeubles appelés à être transformés pour accueillir des logements sociaux. En décembre 2025, la mairie de Paris avait déjà renoncé à acquérir 11 autres immeubles, à la suite de mises en demeure d’acheter. Mais combien sont-ils au total à avoir pris la plume pour mettre en demeure la Ville de Paris d’acheter leur immeuble ? Contactés à de nombreuses reprises par Le Figaro, ni les services de l’Hôtel de Ville ni les élus chargés de l’urbanisme n’ont donné suite.
Des décotes importantes et de minces voies de passage
Sauf surprise, le projet de délibération mis au vote mercredi 17 juin 2026 ou jeudi 18 juin 2026 sera adopté par le Conseil de Paris. Une victoire pour ces propriétaires puisque les 15 immeubles qu’ils détiennent vont immédiatement reprendre de la valeur. « Quand un immeuble est pastillé, la décote est de 30 à 50 %. S’il y a renonciation à acquérir, cette décote diminue pour atteindre 10 à 20 % », estime un bon connaisseur de ces sujets. Lequel met toutefois en garde : « Même quand la mairie renonce à acheter, les propriétaires sont loin d’en avoir fini. »
De fait, la renonciation à acheter n’est pas synonyme de levée du droit de préemption. Si elle donne davantage de latitude aux propriétaires — notamment la possibilité d’engager des travaux —, elle maintient les immeubles concernés dans la catégorie des emplacements réservés. Pour en sortir formellement, il faut une modification du PLUb. Et, dans ce domaine, les équipes de l’Hôtel de Ville excelleraient dans l’art de faire traîner les choses. Même si le Plan local d’urbanisme bioclimatique a déjà connu deux modifications, les « dépastillages » restent l’exception.
« Ce qui est scandaleux, c’est que la Ville renonce à acheter ces immeubles à court terme tout en conservant la possibilité de les acquérir à long terme. Tout cela a été parfaitement expliqué et assumé avant les élections par Lamia El Aaraje, ex-adjointe à l’urbanisme désormais première adjointe. La majorité municipale est prête à enfermer les propriétaires dans des délais invraisemblables de 10 ans, 15 ans, voire plus. Que peuvent faire ces propriétaires qui n’ont aucune visibilité sur l’avenir ? », interroge notre bon connaisseur du PLUb.
À entendre Me Bernard Lamorlette, les voies de recours existent. Cet avocat est parvenu, à coups d’observations transmises aux commissaires enquêteurs, à faire dépastiller cinq immeubles appartenant à des institutionnels et à des particuliers. Si rien n’y fait, il n’y a guère d’autre option que de saisir la justice administrative. « Mais cela prend du temps, souligne un de nos interlocuteurs. Il faut compter au minimum quatre à cinq ans de procédures entre le tribunal administratif, la cour administrative d’appel et le Conseil d’État, parce que la Ville n’entend pas lever les réserves. Elle n’écarte que les immeubles dont elle estime que les propriétaires ont des armes juridiques plus gênantes parce que plus solides. » La promesse d’un long et difficile bras de fer.